Gangsterino - Vie et destin d'Angelo Donadoni
par Denise Gilliand et Alain Maillard
Ce coffret DVD + livre présente la
biographie romancée d'un gangster international
devenu peintre en prison. La vie tumultueuse
d'Angelo Donadoni nous fait découvrir
le monde endurci de la criminalité
et fait réfléchir aux difficultés
de la réinsertion.
Une rencontre entre une réalisatrice,
un écrivain et un gangster
J'avais beau me dire que ce n'était
pas ma première visite en prison, l'appréhension
me nouait l'estomac. Franchir le sas d'entrée,
puis le grillage barbelé. Traverser
un espace vide, priant que les gardiens à
la ronde tiennent bien leurs chiens noirs
en laisse, ignorant les sifflets des quelques
détenus me matant des fenêtres,
leurs coudes côtoyant leurs chaussures
déposées sur le rebord pour
atténuer l'odeur en cellule. Se faire
fouiller, passer et repasser le détecteur
de métal, se sentir coupable aux yeux
des gardiens. Marcher dans des couloirs qui
n'en finissent pas. Entrer dans les Etablissements
pénitentiaires de l'Orbe, à
Bochuz, c'est au fil de ces quelques courtes
étapes qui paraissent si longues, se
projeter dans un autre monde. Loin, très
loin de la paisible campagne environnante,
un monde de tensions et d'hommes blessés.
J'y venais assister aux répétitions
d'une pièce de théâtre.
Quand le metteur en scène me présente
ses acteurs, une dizaine de détenus,
je ne cherche pas à me renseigner sur
ce qu'ils ont fait. Intimidée, je préfère
ne pas le savoir. Parmi eux, il y a un petit
homme chauve et moustachu, à l'allure
très ordinaire. Mais il détone
par sa gaité, son sourire, son sens
de la communication. Il s'appelle Angelo Donadoni.
Il est alors en détention depuis dix
ans. Dont cinq en isolement dans les fameux
quartiers de haute sécurité
(QHS). Ça semble ne pas l'avoir cassé.
Il me montre ce qu'il peint, en autodidacte,
et m'offre un tableau qui me plaît beaucoup.
Je suis émue.
Je ne tarde pas à découvrir
son pedigree de gangster à la dimension
internationale, accusé de 70 hold-ups
à main armée et auteur de deux
évasions spectaculaires. Il est considéré
comme un vrai caïd, un danger public.
Les gardiens de la prison s'en méfient,
la direction le fait surveiller de près,
craignant autant le meneur que le roi de l'évasion.
Au moins, me dis-je alors, il n'a jamais tué.
Il l'affirme, et rien dans son dossier n'indique
le contraire. Ce n'est que plus tard que je
prendrai la mesure de son parcours au plus
haut niveau de la mafia, et devinerai qu'il
est sans doute impliqué dans de sanglants
règlements de comptes.
Mais la question que je me pose alors reste
valide: a-t-il changé? Rien, dans son
attitude au cours de ces répétitions
théâtrales, ne ressemble à
celle d'un criminel enfermé. Ni résignation,
ni haine du monde. Seule peut-être une
sourde colère. Ni paranoïa, ni
haine de soi. Mais un instinct de vie d'une
rare violence. Un regard lucide sur sa propre
situation, une volonté tenace de s'en
sortir. Ne devait-on pas lui en accorder la
possibilité? Dans les locaux de notre
société de production vidéo,
"3B", nous avions aménagé
une galerie de peinture. Une idée germe
alors en moi: exposer Donadoni. Il ne l'a
encore jamais été. Lorsque je
retourne le voir au parloir, quelques jours
après, ma proposition le séduit
immédiatement. Nous allons donc exposer
une trentaine de ses tableaux, et en faire
un événement médiatique.
Comme il n'a pas l'autorisation de sortir
pour assister au vernissage, je décide
de tourner un petit documentaire sur lui et
sur son art, afin qu'il soit malgré
tout présent au vernissage. Le chef
du service social de la prison nous appuie
dans notre démarche. Au cours du tournage,
je l'interviewe longuement et noue une relation
amicale.
Le personnage me trouble par ses ambiguïtés.
Il ne regrette rien et sourit en racontant
ses exploits passés. Pourtant, il ne
recommencerait pour rien au monde, "même
pas pour dix millions!" Peut-on le croire?
Jugé et condamné dans quatre
pays d'Europe, Angelo Donadoni a écopé
au total de quatre-vingt deux ans de prison.
Il en fera probablement trente à quarante.
Il a passé sept ans dans les prisons
françaises avant d'être extradé
en Suisse, où il a été
condamné à deux reprises, à
dix et à cinq ans de prison. Il y restera
jusqu'en 1995. La Belgique et l'Italie demandent
à leur tour son extradition. Son avenir
n'est pas près d'être libre.
Il y a pourtant en lui un insaisissable rayonnement.
Une force d'attraction qui subjugue bien des
femmes. Direct, sans complexe, il va s'attirer,
au fil des années, la sympathie et
l'amitié de plusieurs dizaines de personnalités
régionales, écrivains, journalistes,
politiciens. D'une exposition à l'autre,
sa peinture va retourner les titres de presse
en sa faveur.
Lorsque je fais sa connaissance, Angelo en
a marre de cette image de dangereux gangster
qui lui colle à la peau. Elle n'est
pas injustifiée, il l'admet mais il
aimerait bénéficier d'un peu
de tolérance. Il revendique lui-même
le droit au changement. C'est d'ailleurs en
partie pour modifier son image et pour se
créer une nouvelle identité
qu'il a persisté à peindre,
au-delà du jeu des premiers essais.
Mais l'aventure l'a mené plus loin
qu'il ne l'imaginait. Son uvre est riche
et inhabituelle. Il a inventé une technique
dont il garde jalousement le secret. Lors
du tournage, il nous a interdit tout gros
plan pouvant la dévoiler.
La première représentation
de la pièce de théâtre
dans laquelle joue Angelo, "Pour quelques
taulards de plus", est donnée
à Bochuz en 1989. Un public nombreux
est venu de l'extérieur, et l'apéritif
qui suit sert de cadre à des scènes
émouvantes. Le prétexte du théâtre
a incité des détenus à
inviter des proches qu'ils n'avaient pas revu
depuis leur arrestation. L'un d'eux, Pierre,
qui a tué sa femme, retrouve sous mes
yeux sa fille. Il jouait son propre rôle
dans la pièce, il a pu dire à
sa fille ce que jamais il n'aurait pu formuler
en la regardant dans les yeux. La presse du
lendemain évoque la prestation remarquable
d'Angelo. Il en est fier et collectionne les
articles.
L'exposition que nous organisons lui procure
un nouveau succès. Une centaine de
personnes, dont une quinzaine de journalistes,
répondent à l'invitation au
vernissage. Bien sûr, ce qui attise
la curiosité, c'est d'abord l'identité
de l'auteur. Ce gangster qui se prend pour
un artiste, c'est une bonne "story".
Mais ses toiles ne sont pas faites de quelques
coups de pinceau désordonnés.
Qu'on aime ou qu'on n'aime pas, c'est une
uvre travaillée, au style original.
Les articles, le lendemain, sont élogieux.
L'histoire d'Angelo paraît basculer.
Ce sera peut-être celle d'une rédemption
exemplaire.
Le droit au changement, c'est une notion
que je défends depuis des années.
Et qui remue de vieux souvenirs. A 17 ans,
je faisais une première incursion en
milieu carcéral. C'était à
Mexico, à la prison centrale de la
ville. Là aussi pour assister au travail
du même metteur en scène, Serge
Sandor, qui y montait un spectacle écrit
et joué par des détenus. Eduardo
était son scénariste favori.
Il avait été jugé coupable
d'avoir tué ses grands-parents à
coups de hache. Je le savais au moment de
lui serrer la main. Le crime me paraissait
si terrible, si impardonnable que j'en avais
froid dans le dos. Mais c'était lui
qui portait le projet, lui qui, par son enthousiasme
créatif, motivait les autres détenus.
En prison, les moyens d'expression sont rares.
Avec le théâtre, Serge leurs
offrait la possibilité de mettre leurs
tripes à nu et de découvrir
en eux-mêmes des qualités qu'ils
ne soupçonnaient pas. Nous avons bu
un verre avec Eduardo dans sa cellule. La
discussion fut passionnante, l'atmosphère
chaleureuse en dépit du décor.
Lorsque nous sommes ressortis de la prison,
j'étais partagée entre deux
sentiments opposés et contradictoires.
A travers Eduardo, j'étais passée,
en moins de deux heures, d'un sentiment de
rejet et de peur inspiré par un assassin
à un sentiment de sympathie pour un
être humain. Cette rencontre a marqué
un tournant pour moi. Je ne suis plus retournée
dans cette prison, mais j'y ai compris qu'aucun
homme ne doit être définitivement
condamné à l'exclusion. Depuis,
je porte en moi cette question: lorsqu'on
a transgressé les frontières
de la violence, peut-on à nouveau vivre
normalement, aimer et être aimé?
Je veux le croire. C'est pour moi la meilleure
raison de s'opposer à la peine de mort.
Par la suite, je retourne régulièrement
voir Angelo au pénitencier de Bochuz.
Il me parle de plus en plus ouvertement de
son passé. Il a vécu vite, croquant
la vie à pleines dents. Parfois, je
lui demande ce qu'il ressent. Il en sourit.
Il ne ressent rien. Il en sourit et il en
souffre: il aimerait réapprendre à
vivre avec des sentiments, et n'y arrive pas.
Enfant, il a appris à ne plus aimer,
à ne plus s'attacher pour ne plus souffrir
des séparations. Depuis, il est en
perpétuelle lutte contre ses émotions
et contre lui-même. Tiraillé,
il aimerait casser cette coquille qui lui
a trop servi d'armure, mais il ne veut pas
perdre son statut de caïd en se montrant
vulnérable. Il semble heureux de recevoir
mes visites, mais il tient à montrer
qu'elles ne lui manquent pas lorsqu'elles
s'espacent. C'est une attitude à la
fois déroutante et rassurante. Il n'y
a jamais chez lui l'ombre d'un reproche ou
d'une demande. Il respecte mes allées
et venues et semble ne rien attendre. Chaque
rencontre est un plaisir, en dépit
de ces lieux sordides et loin de tout sentiment
de dépendance.
Une après-midi où nous discutons
de tout et de rien, Angelo me donne soudain
un manuscrit. Il y raconte des bribes de son
passé. A-t-il besoin de se libérer
d'un poids? Rentrée chez moi, je dévore
le texte. Il y raconte un peu de son enfance,
de ses braquages et du milieu de la pègre.
Je reste sur ma faim. Un ami le lit aussi
et me suggère l'idée d'écrire
un film sur la vie d'Angelo. Les semaines
passantes, les questions que je me posais
depuis longtemps sur les frontières
de la violence, sur la justice, sur le droit
au changement resurgissent comme des obsessions.
J'ai envie de comprendre les mécanismes
qui mènent au crime et la part de responsabilité
de chacun: l'individu, l'entourage, la société.
Angelo est enchanté par le projet
de film. Flatté, bien sûr, ravi
d'échapper à l'ennui ordinaire,
conscient que ça peut lui être
utile. Mais il y a plus. Pour reconstituer
sa vie, je vais longuement l'interviewer.
Après de longues démarches,
j'obtiens l'autorisation de me rendre quotidiennement
à Bochuz pendant une dizaine de jours,
munie d'un dictaphone. De cet exercice proche
de la confession, Angelo attend beaucoup pour
lui-même. Il espère y trouver
une clé qui l'aide à ouvrir
ce qu'il appelle sa coquille. Il semble y
être prêt. Jamais, jusque-là,
il n'a pu se livrer franchement. Jamais il
n'a eu affaire à une écoute
dont il ne doive se méfier. Il a toujours
menti, par obligation, par intérêt
ou par habitude.
Nos entretiens se déroulent au parloir,
une salle triste à l'allure de cantine.
Nous sommes généralement seuls,
en-dehors des heures de visite, à peine
isolés par un paravent s'il y a du
monde. Par moments, son regard est limpide,
direct et pétillant. Puis il devient
fuyant et sombre, surtout quand on en arrive
à sa période mafieuse. Le temps
qu'il choisit de passer à décrire
en détail certaines scènes,
ou au contraire l'énergie qu'il met
parfois à m'en cacher d'autres parlent
plus que les mots. Pour ne pas influencer
le récit, je le laisse raconter ce
dont il se souvient, de façon chronologique.
Je l'enregistre et je retranscris le soir,
embarquée pour un voyage dans le temps
à peine entrecoupé de quelques
heures de sommeil.
Pour compléter son propos, par la
suite, je rassemble des articles de presse,
des dossiers d'avocats, des lettres le concernant.
Puis je pars sur les traces de son passé,
à Milan, à Bergame, à
Brescia... C'est une longue démarche,
entreprise à côté de mes
autres activités, non dépourvue
de risques dans un tel milieu. Je rencontre
les personnes qui lui ont été
proches, je photographie des lieux, je recherche
ce qu'il m'a caché. Il m'interroge
sur ce que je vois et sur ce que disent ses
proches. A travers moi, il est soudain confronté
à des émotions auxquelles il
ne croyait plus. Après l'avoir fréquenté
pendant des années, sans jamais le
voir exprimer une émotion, enfin, je
finis par assister à ses premières
larmes devant une photo de sa vieille nourrice,
la seule femme qu'il ait profondément
aimée. Lui, le caïd endurci et
fier de l'être, voilà son armure
qui se rompt. C'est pour lui une forme de
libération, dont il me remercie. J'en
acquiers la certitude qu'il est effectivement
prêt au changement.
Autre révolution intérieure,
pendant que j'effectue mes recherches, Angelo
prend contact avec sa fille, qu'il n'a jamais
connue et qu'il a toujours refusé de
reconnaître. Mon scénario lui
a apparemment donné un coup de pouce:
j'imaginais justement qu'il ait un enfant
non reconnu. Il m'a regardé avec surprise:
"Mais c'est ma vraie histoire que tu
racontes là!" Sa fille Sabrina
vient le voir à Bochuz. Elle est enceinte.
Il va devenir grand-père. Cette rencontre
si essentielle m'incite à modifier
mon projet. Pour la raconter, j'abandonne
le scénario de fiction et je tourne
un film documentaire intitulé "Mon
père, cet ange maudit", sorti
en 1994. Je ne renonce pas pour autant à
mettre en forme le récit de sa vie.
Il est trop passionnant. Mais ma vie de réalisatrice
m'emmène vers d'autres horizons qui
m'accaparent. Angelo est expulsé vers
l'Italie en mars 1995. Il y entre et sort
plusieurs fois de prison. Nos contacts se
raréfient. Mes classeurs attendent.
De passage en Suisse en mars 1999, à
l'occasion d'une nouvelle exposition de ses
tableaux, Angelo passe quelques heures chez
moi. Le coeur transplanté, il sait
qu'il n'en a plus pour longtemps à
vivre. Il insiste pour que j'achève
et publie sa biographie. Pour cela, j'ai encore
besoin de recueillir des pans de récit
qui manquent. Nous convenons donc de nous
retrouver au printemps à Bergame. Mais
je ne le revois plus. Angelo meurt d'un arrêt
du coeur le 25 mai 1999.
Aurai-je encore l'énergie d'achever
le travail entrepris? C'est mon mari, Alain
Maillard, qui après avoir plongé
dans mes classeurs insiste pour publier ce
récit. Moins en raison du charme ambigu
du personnage, qu'il a rencontré à
deux reprises, qu'en vertu de la valeur documentaire
de sa biographie. Pour ce qu'elle raconte
de ce qui a pu entraîner un adolescent
dans la délinquance, ou du développement
de la pègre au cours des années
60 et 70. Pour ce qu'elle témoigne
du monde carcéral et des difficultés
de la réinsertion. Journaliste et auteur,
il reprend, réécrit et complète
ce que j'avais laissé en plan.
Ce livre est donc l'histoire d'un homme au
passé douteux, qui se fonde essentiellement
sur ses propres souvenirs. Exercice délicat:
tout ce qu'il dit n'a pas pu être vérifié.
Là où nous avions des doutes,
nous nous sommes efforcés de transmettre
sa version des faits avec retenue. Tout ce
qu'il n'a pas dit n'a pas pu être reconstitué.
En particulier, il n'a presque rien raconté
des années les plus sombres, les plus
violentes, pendant lesquelles il fut l'homme
de main d'un baron du milieu à Milan.
Angelo ne fut pas un ange. Loin de là.
Le jeu de mots est facile, mais la presse
en a souvent fait usage, particulièrement
en Italie. Et pourtant, presque tous ceux
que j'ai vu fréquenter le peintre en
détention, au début des années
1990, se sont attachés à lui,
à sa lucidité amère,
à sa quête enflammée de
rédemption. Qu'avait-il en lui-même
pour accomplir un tel parcours? L'aurait-il
vraiment accompli jusqu'au bout, si la faiblesse
de son coeur ne lui avait été
si tôt fatale? A ces questions, je n'ai
pas de réponse définitive. Chacun,
peut-être, aura les siennes. Une chose
est sûre: j'ai beaucoup appris d'Angelo
le gangsterino, et je l'en remercie.
Denise Gilliand