Les tribulations de Père la Lune
ou la vie truculente et jubilatoire selon Pierre Alain
Les tribulations de Père la Lune démontrent que l’on peut frayer avec le show-business et les refrains faciles, mais néanmoins distiller, le moment venu, un récit de vie aux effluves proustiens, à la fois baroque et foisonnant, exprimé dans une langue riche, subtile et ciselée.
Telle est la surprise que nous réserve Pierre Alain (l’un des paroliers attitrés d’Alain Morisod et d’autres, lui-même chansonnier à succès dans le Paris des années 60) à l’heure du bilan. Bilan quelque peu plombé par l’apparition, dans sa chair, d’un crabe insidieux, entendez un cancer malin, à qui l’on doit sans doute cette mise à nu de 294 pages. La soudaine présence de l’ombre de la grande faucheuse sur le gazon de Pierre Alain semble avoir mobilisé son énergie, affûté sa plume et concentré ses forces bientôt septuagénaires afin de donner corps à ce livre très original. Jubilatoire, érudit, lyrique, sensible et tout à la fois rabelaisien, ce récit emporte le lecteur à la manière d’un roman. Des rives de l’Arve genevoise, durant sa petite enfance, aux quais de la Seine traversant la ville Lumière de ses vingt ans, Pierre Alain nous chahute dans le sillage de son vécu artistique, atypique et tourbillonnant.
Il y est question de frasques commises avec des camarades qui semblent sortis des meilleurs scénarios. On y voit les flèches de Cupidon atteindre leur cible et susciter des émois tendres ou franchement cocasses. Puis Eros anime une production allant jusqu’aux bacchanales les plus débridées… Des scènes clandestines et émoustillantes nous révèlent d›insoupçonnables coulisses de cabarets.
On y fréquente des talents prometteurs devenus vedettes ou non, représentant ce début des années 60 qui oscillait entre chanson à texte et chanson à fric.
Pierre Alain nous immerge dans un monde peuplé de personnages felliniens, de lesbiennes qui ne repoussent pas le mâle pour autant, de jeunes gens prêts à tout pour réussir, de doux rêveurs un brin fêlés et autres inféodés au monde de la nuit. Et puis, au milieu de cette semi-obscurité interlope qui exerce un pouvoir manifeste sur Pierre Alain, il y a… sa mère. Un personnage attachant de simplicité, radieux, posé, bon et affable, auquel son fils voue un véritable culte bien qu’exempt de lourdeur. Cette femme finira ses jours de centenaire auprès de Pierre Alain et de sa quatrième épouse. Par sa clarté et sa vivacité, elle leur offrira une leçon de vie quotidienne. En fait, elle occupe une place si importante dans le panthéon de l’auteur qu’elle devient finalement la figure principale de sa biographie !
Les recueils de poésie de Pierre Alain avaient révélé sa flamboyance, sa quête d’essentiel et de sublimation. Avec ce récit, l›auteur livre son parcours avec une sincérité et une absence désarmantes de pudeur. En termes d’écriture, il parvient à naviguer sur un spectre stylistique allant du registre le plus littéraire à la chansonnette en passant par le compte rendu médical, d’habiles constructions langagières et quantité de néologismes. En bref, Pierre Alain, l’amateur de mots, s’est fait plaisir et parvient à nous enchanter.
Comme Francis Poulenc, notre homme a du moine et du voyou en lui. Le suivre dans ses tribulations constitue un voyage tout sauf convenu et consensuel. Ses pérégrinations font la part belle à cette fameuse vie de bohème chère à Aznavour et elles nous offrent, de ce fait, une sacrée bouffée d’oxygène en ces temps par trop aseptisés qui sont les nôtres.