La densité du vécu de Marie-Thérèse Burrin-Tercier constitue l’intérêt premier de cet ouvrage. Mais ce récit contient aussi une dimension sociologique stupéfiante : une Suisse au fonctionnement paysan et brutal, presque primitif, en plein vingtième siècle…
Marie-Thérèse voit le jour au Châtelard dans le canton de Fribourg en 1940. Lorsqu’elle a trois ans, sa mère décède de tuberculose et d’anémie. Comme son père est mobilisé, Marie-Thérèse (ainsi que son frère cadet Marcel) atterrit à l’hospice Saint-Vincent de Vuadens. Ils y resteront jusqu’au seizième anniversaire de la jeune fille. Ces années en ce lieu qui accueille des orphelins, mais aussi des gens atteints de démence seront ponctuées de séjours au cachot, de privations diverses, de séries de coups de fouets. Durant cette longue période, Marie-Thérèse et son frère ne recevront ni visites de leur père, ni cadeaux, ni marques d’affection. Les religieuses ne cesseront de leur seriner les avoir sortis « d’une paillasse crasseuse infestée de vers », et qu’ils doivent leur pitance à l’argent de la commune…
Seule leur grand-mère maternelle viendra parfois les voir. Bientôt, plus personne ne se manifeste. Marie-Thérèse devra attendre près de douze ans pour découvrir la raison de cet abandon : à l’issue d’une fête de Bénichon, un certain « Grand Charles » individu déjà condamné pour délits graves a violé sa grand-mère, femme de soixante-huit ans, avant de lui ouvrir le ventre et de la jeter morte au fond d’un petit ravin…
Alice, la demi-sœur de Marie-Thérèse, se voit, elle aussi, placée dans un orphelinat, mais en ville de Fribourg. Elle perdra dès lors tout contact avec sa famille pendant soixante-cinq ans. Il faudra les intenses recherches de Marie-Thérèse pour que la fratrie se retrouve enfin ! au printemps 2005.
Outre une grand-mère maternelle assassinée, Marie-Thérèse compte également un grand-père paternel mort étranglé dans sa roulotte. Ce personnage pittoresque, vannier de son état, se nommait Jules Tercier (dit « Spada »). Comme l’a révélé l’émission Temps présent qui lui a été consacré en 1970, des abus administratifs l’ont maintenu l’essentiel de sa vie derrière les barreaux… Les services de police et les gardiens du pénitencier de Bellechasse l’ont davantage connu que ses petits-enfants. En effet, les religieuses interdisaient à ses descendants de parler à ce grand-père ayant fait les quatre cents coups et qu’elles disaient être un « mauvais esprit ». Aussi les enfermaient-ils dans l’église lorsque celui-ci venait vendre sa vannerie à l’hospice…
De son côté, le père de Marie-Thérèse s’était remarié. De cette seconde union étaient nés trois enfants que le couple a élevés contrairement aux deux aînés. Un jour, sa femme décide de le quitter pour un autre homme. Le mari éconduit aurait dit à son épouse : « Si tu t’en vas, qui va satisfaire mes envies ? ». Ce à quoi elle lui aurait répondu : « Marie-Thérèse a seize ans, elle est bonne à ça maintenant. Va la chercher à l’hospice. »
Du coup, le père renoue avec sa fille et son fils. Il les retire de l’orphelinat et les conduit dans le chalet d’alpage sur les hauteurs d’Estavannens où il garde du bétail. Il ceinture Marie-Thérèse à son lit et la viole, aidé de sa femme qui empêche l’adolescente de se débattre. Il commettra l’inceste tous les jours deux mois durant. Sa femme, elle, le trompe sans scrupule au village. Marcel, rescapé d’une méningite mal soignée, fait mine de ne pas saisir ce qui se passe et coupe du bois devant la maison… (Par la suite, un responsable de ferme abusera également de lui, comme de tous les enfants du voisinage, y compris Marie-Thérèse, dont ce vacher exigera des fellations sous peine de battre son frère jusqu’au sang…)
Durant cet enfer sur l’alpe, Marie-Thérèse prie la Sainte-Vierge. « Jour après jour, le temps d’une neuvaine, je l’ai suppliée de rappeler au ciel soit son père soit moi peu m’importait , mais de mettre fin à ce calvaire. La justice divine a voulu que mon père chute et se tue lors d’une cueillette d’edelweiss. »
A dix-huit ans, Marie-Thérèse se résout à épouser un alcoolique, « le seul du village qui accepterait une femme privée de sa virginité… » Par la suite, le couple a deux enfants. Un prétendant jaloux recourt à la magie noire pratique courante à l’époque dans les campagnes fribourgeoises pour punir Marie-Thérèse. Dès lors, la maisonnée subit toutes les nuits des manifestations paranormales alarmantes, « les gens du village peuvent en témoigner». Cette période troublée incitera la jeune mère dépitée à mettre fin à ses jours, projet qu’elle ne parviendra pas à exécuter. L’ordre régnera à nouveau après un exorcisme pratiqué par les capucins de Bulle. Après sept ans de mariage, Marie-Thérèse divorce. Elle déménage à Lausanne où elle travaille dans un home de handicapés mentaux.
Son second mariage tiendra trois mois.
Un dernier mari se révélera, lui aussi, inapte à faire le bonheur de Marie-Thérèse. Elle quittera cet homme devenu obèse et impotent. Désormais, Marie-Thérèse vivra seule.
Au bénéfice d’un élan vital hors du commun, Marie-Thérèse poursuit malgré elle sa douloureuse existence. Aujourd’hui, elle soigne ses maux dus aux mauvais traitements de son enfance et aux sévices de son père. Retraitée, elle nage tous les matins dans le Léman et consacre son don de guérisseur à plus défavorisés qu’elle (ayant reçu d’un vieil homme « le secret » de la guérison à distance) entre les lotos et les broderies qui occupent son temps.