Un intime de Venise
Enfant, Ivan Moscatelli a passé
plusieurs étés à
Venise. Il s'en souvient dans un récit
rédigé avec ses mots
de petit garçon. Et dans une
centaine de toiles récentes,
à découvrir à
Neuchâtel
«A 62 ans, le temps presse!,
constate Ivan Moscatelli, sans se
lamenter pour autant. Je n'ai plus
voulu remettre cette histoire au lendemain,
je me suis dit qu'il fallait l'écrire
maintenant». Cette histoire,
c'est celle de son enfance et, plus
précisément, de cet
été 1947 passé
à Venise chez sa tante Ettorina
et ses trois cousines, Alba, Diva
et Gioia...
Pour relater cette histoire, Moscatelli
s'est remis de façon très
convaincante dans la peau du petit
garçon de 5 ans 1/2 qu'il était
alors. Tout juste sortie de presse,
sa «Venise intime» en
respecte le regard, et aussi le langage,
d'une réjouissante fraîcheur.
«Je n'ai jamais perdu mes impressions
d'enfant. Souvenirs, sentiments, parfums
sont encore très vifs. J'ai
juste un peu triché avec les
dates. Les faits se sont déroulés
en 49, mais je les ai situés
en 47 pour être plus proche
encore de l'après-guerre».
Il y a le récit. Et, parallèlement,
la démarche de Moscatelli le
peintre, qui témoigne d'une
«Venise retrouvée»
au fil de 110 toiles, accrochées
depuis dimanche aux cimaises de la
galerie des Amis des arts, à
Neuchâtel.
«Récit et tableaux, des
petits formats pour rester dans l'intimité,
tout est lié». Alors,
sur la toile, le Neuchâtelois,
fils de résistant italien,
a peint les canaux du Dorsoduro et
l'église San Pantalon où,
avec sa tante et ses cousines, il
assistait à la fête de
la Madone. Dans ce quartier, en ce
temps-là populaire, le petit
Ivan vit une grande histoire d'amour
avec Cinzia, sa toute jeune voisine
d'un an sa cadette, et découvre
les revers impitoyables de l'Histoire.
Dans ce quartier du Dorsoduro, on
croise aussi Amleto, le gentil marchand
de glaces édenté, et
cette femme bienveillante qui attend
sur le trottoir et l'embrasse sur
la joue. Elle est vêtue d'une
jupe blanche très courte, alors
Ivan croit qu'elle joue au tennis.
«A l'époque, la prostitution
était très présente
dans les rues de Venise. J'étais
fasciné aussi par les bals,
les gens dansaient beaucoup, pour
oublier la guerre. Et sur la place
Saint-Marc, on croisait bien plus
de pigeons que de touristes».
Surtout, le petit Ivan, se laisse
dorloter par «ses» quatre
femmes. Il est à l'aise au
milieu des soutiens-gorge suspendus
à une corde à linge
et, la nuit, nu lui aussi et sans
équivoque, contre la peau nue
de ses cousines. «Je dois sans
doute à ces femmes une bonne
part de mes 20% de féminité»,
sourit l'artiste, en qui l'espièle
enfant de 5 ans sommeille aujourd'hui
encore.
Un temps distendus, les liens entre
Venise et Moscatelli se sont renoués
très fort dans les années
1980. Le peintre ne travaille jamais
ses toiles sur place, c'est donc à
partir des nombreuses photos, de format
carré, prises durant ces 15
dernières années qu'il
a réalisé les tableaux
aujourd'hui exposés. «J'ai
pris certaines photos à genoux,
pour échapper à l'image
de carte postale». Pas au point,
toutefois, de trahir la Venise éternelle
adulée des touristes et des
amoureux.
Jaunes éclatants et bleus profonds,
eaux turquoise ou orangées,
reflets pastel ou hachures plus nerveuses,
le talentueux coloriste restitue toutes
les humeurs de la Sérénissime,
sa perception d'enfant intimement
mêlée à celle
de l'adulte. Au fil du voyage, l'artiste
se permet quelques clins d'il
aux peintres qu'il admire, Turner,
Music et, géographiquement
plus proches, L'Epée, Aeberli,
Comtesse. «Tous nous aimons
la même femme, nous formons
le clan des amants de Venise»,
dit Moscatelli, avec un brin de séduction
latine.
Au fil du voyage apparaissent aussi
quelques toiles fauves, histoire,
pour Moscatelli, d'établir
un bref lien avec les uvres
antérieures de l'expo «Fauve
qui peut!», quand bien même
il professe un goût pour les
explorations multiples et renouvelées.
Exhalant ses atmosphères changeantes,
gorgées «d'humidité
et d'odeurs très fortes»,
cette Venise-là accorde peu
de place à la présence
humaine, réduite à quelques
silhouettes. «Vus à hauteur
d'enfant, les adultes restent des
êtres lointains, indisctincts.
Et puis, ceux que je croisais quand
on s'aventurait au centre de la ville,
c'est-à-dire hors de mon quartier,
m'étaient inconnus. Cette absence
humaine prend peut-être aussi
le contre-pied de la foule qui, aujourd'hui,
envahit Venise».
Une trace de nostalgie? Le peintre
ne cultive pas celle de la cité
d'autrefois, même s'il constate
que «les hommes ont fait un
terrible business à partir
des plus belles rides du monde».
Mais quand un voile de tristesse s'empare
de l'homme mûr, c'est parce
que sur cette Venise encore préservée
se décalque, simplement, la
nostalgie de l'enfance.
L'Express, Neuchâtel
Dominique Bosshard, 16 janvier
2007
Neuchâtel, galerie des Amis
des arts, jusquau 25 février.
Catalogue de lexposition aux
éd. Publi-Libris.
Venise retrouvée à
la Galerie des Amis des Arts
Les appétits dIvan
Moscatelli
Une fois de plus, Ivan Moscatelli
surprend son public et ses amis. En
effet, les cimaises de la Galerie
des Amis des Arts accueillent des
toiles placées sous le thème
Venise retrouvée. Détour
conseillé.
Bâtisseur déphémère,
Ivan Moscatelli signe des uvres
qui ne laissent pas indifférent.
En délivrant ses toiles et
son livre Venise retrouvée,
lartiste fait de lordre
dans son paysage intérieur.
Pour loccasion, il a réussi
le difficile mariage de la rigueur
et de limagination. [
]
Venise revisitée, sur toile
de lin, est une projection concreto-imaginative
digne de ce baladin du geste. On retrouve-là
le Moscatelli que lon aime.
A la fois généreux et
saltimbanque, il rayonne par le biais
de lintelligence du mouvement.
Symphonie accrocheuse
Une fois nest pas coutume,
sur ses tableaux, les choses lemportent
sur les gens. Cette Venise revisitée,
telle quil la connue pendant
son enfance, est dépouillée.
Sans histoire particulière,
sans carnaval, elle offre à
lil une symphonie accrocheuse,
de rêves pris au piège
du pinceau de lartiste. Gondoles
à profusion, pont des Soupirs
et pont sur le Grand Canal ou les
divers canaux, en forment le trait
dunion, symbolisent un lien
entre passé et futur. Alors
que le flou est omniprésent,
les évidences thématiques
sestompent. Le Neuchâtelois
dadoption il a pris racines
dans le canton depuis la nuit des
temps ! appelle à la
découverte. Les couleurs se
muent en des forces abstraites. Sans
rien inventer, Ivan Moscatelli a osé.
Il propose du substantiel à
se mettre sous la pupille. La richesse
de son univers occupe lespace.
On retrouve indéniablement
le funambule Moscatelli. Celui qui
se permet de dépasser les convenances
sans craindre de choquer. Nen
déplaise aux irréductibles
scrogneugneux, lhomme a indéniablement
du talent. De laudace. Il illustre,
quelquefois jusquà la
caricature, une dynamique desprit
rare. [
]
Le Journal du Jura
Aldo-H. Rustichelli 25.01.2007